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Un revenant gagne l’Open du Trentenaire à Rouen

vendredi 8 janvier 2010, par Alain Hervais

Le Cercle Rouennais des Echecs (C.R.E.) a été créé en 1897. C’est ce que l’on peut déduire de l’Open du Centenaire qui a eu lieu à la Halle aux Toiles en 1997. Les anciens membres disaient que c’était le plus vieux cercle de France.

Alors pourquoi aujourd’hui l’Open du Trentenaire ?
Un peu d’histoire s’impose.

Mon père Michel, originaire du Havre et professeur de mathématiques à Rouen rive gauche, s’était installé à St-Etienne du Rouvray, banlieue de Rouen. Il était passionné du jeu de dames et avait composé dans son adolescence des centaines de problèmes de ce joli jeu. Bien sûr quand j’étais enfant, il me l’enseigna et m’initia aux combinaisons et aux finales classiques. L’enseignement du jeu de dames fait partie comme le jeu d’échecs d’une bonne éducation. Son frère, de 7 ans plus jeune, ne chercha pas à le défier sur ce terrain et préféra s’adonner au jeu d’échecs. Ils avaient ainsi l’habitude de jouer une partie à chaque fois qu’ils se voyaient aux vacances. Un jour, je demandai à mon père de m’enseigner les règles du jeu d’échecs dont la variété des pièces (par rapport aux pions du jeu de dames) m’attirait. Dès qu’il l’eut fait, les habituelles parties de dames cédèrent illico la place aux parties d’échecs acharnées.

Au lycée des Emmurées (plus tard rebaptisé Blaise Pascal) où exerçait mon père, il y avait un autre professeur de mathématiques nommé Georges Vacca, un bon joueur sur le plan national qui par la suite fit partie des équipes fédérales de Raoul Bertolo. En bon prosélyte, Georges avait organisé un tournoi par correspondance entre quatre des professeurs du lycée (dont lui-même et mon père). Avec pour seule documentation « Le Bréviaire des Echecs » et le n°3 d’ « Europe-Echecs », mon père gagna ses 3 parties. Apprenant que je m’intéressais au jeu, Georges nous convia au traditionnel « Grand Prix Philips », un ensemble de 4 tournois répartis sur six dimanches de la saison. Mon père étant abonné au journal « Le Monde », je dévorais chaque samedi la rubrique d’échecs. Nous nous abonnâmes également à Europe-Echecs, et je garde encore un souvenir ému de quelques livres écrits par des auteurs qui donnaient une image enthousiasmante du jeu.

C’est ainsi que je mis le pied dans la compétition à l’âge de 12 ans en 1963. Le C.R.E. fut donc mon premier club et le très dévoué Julien Dupuis mon premier président. Les compétitions jeunes ou adultes, individuelles ou par équipes, se mirent alors à s’enchaîner. Je gagnai le championnat de France des jeunes en 1968 à Montivilliers (une ville située à côté du Havre qui avait un club de jeunes animé par un autre grand bénévole : Ysbrand Drent). Je gagnai également quatre fois de suite le championnat de Normandie entre 1968 et 1970. Le C.R.E. gagnait invariablement le Championnat de Normandie des Clubs avec les équipiers suivants : Georges Clairet (un excellent joueur qui m’impressionnait beaucoup par sa facilité), Georges Vacca, André Roulier, Jean-Claude Blanchard, Ibro Ikovic, Pierre Weisz et le grand espoir Christian Doucet.

Le C.R.E. eut aussi une belle carrière nationale en parvenant trois fois en finale de la Coupe de France en 1971, 1972 et 1974, perdant chaque fois en finale contre le C.E. Strasbourg.

Lors de l’année scolaire 1968-1969, le lycée des Bruyères de Sotteville-lès-Rouen mettait à la disposition des élèves des jeux d’échecs qu’ils pouvaient utiliser à la pause méridienne. Me trouvant justement là en classe de Terminale, j’entraînais donc chaque midi une huitaine d’élèves. A la fin de l’année, le lycée gagna simplement le championnat de Normandie par équipes des jeunes, devant d’autres clubs de lycées et des clubs civils comme le C.R.E. et l’Echiquier Havrais (je m’étais abstenu de participer). J’avais particulièrement sympathisé avec Daniel Capron, qui habitait non loin de chez mes parents, et qui eut par la suite une carrière échiquéenne nationale honorable (gagnant l’Accession du Championnat de France en 1977). Après quelques aventures communes dans les tournois, je changeai de club en 1974 pour aller le rejoindre à la Dame Blanche de Sotteville-lès-Rouen. Ce fut indéniablement une décision dure à avaler pour mes aînés du C.R.E. mais j’avais envie de tenter une nouvelle aventure. Il faut dire que les clubs n’ouvraient pas les mêmes jours, ce qui fait que les plus mordus jouaient le vendredi à la Dame Blanche et le samedi au C.R.E. Le fondateur et président de la Dame Blanche s’appelait Marc Durand (ancien élève de … mon père), un autre catalyseur des échecs rouennais.

A la fin des années 70, Marc Durand pensa, à tort ou à raison, que les clubs avaient plutôt intérêt à s’unir qu’à rivaliser … Après des discussions et bien sûr quelques réticences, les deux clubs fusionnèrent en 1979 pour donner naissance au club actuel Rouen-Echecs et s’installèrent dans les locaux neufs de l’époque, et encore d’actualité, à La Maison de St-Sever. Le choix consensuel et temporaire du président se porta sur la personne de mon père, par ailleurs rodé à la gestion d’associations. Voilà pourquoi on parle aujourd’hui de l’Open du Trentenaire.

Et ma carrière échiquéenne ? Etant devenu à l’âge de 16 ans (1967-1968) le meilleur joueur de Normandie, mon objectif régional était … de tout gagner. Pour progresser, on n’avait pas d’entraîneurs, encore moins d’ordinateurs, et il n’y avait quasiment aucun tournoi international. Mais il y avait heureusement les grandes rencontres nationales : le traditionnel Championnat de France Individuel de début septembre (dont l’édition 1967 se tint à Dieppe, où je participai pour la première fois, dans l’Accession), la Coupe de France des Clubs et le mémorable Championnat de France des Ligues (sur 14 échiquiers), ancêtre du Championnat de France des Clubs, créé en 1980. Individuellement, j’avais participé au traditionnel fort tournoi international junior de Schilde (près d’Anvers) en 1968, puis à l’unique édition du tournoi international junior du Mans en 1969, ce qui m’avait qualifié pour le Championnat du Monde junior de Stockholm (août 1969) gagné par Anatoly Karpov. En France j’avais terminé 1er ex aequo du Championnat de France (Mérignac 1971), battu au départage par le strasbourgeois Jean-Claude Letzelter, un joueur beaucoup plus expérimenté. Les années suivantes, je devais me contenter de places d’honneur, mais je gagnai le tournoi de sélection (Messery 1973-1974) considéré comme plus fort que le championnat de France, et je fis une excellente performance aux Olympiades de Nice (juin 1974). Après avoir battu mon premier GM au tournoi de la Communauté Européenne (Ostende, septembre 1975), je commençai à travailler à EDF en me disant que ma belle carrière échiquéenne prenait fin. Erreur : celle-ci redémarra en 1980 après ma première victoire, que l’on n’attendait plus, au Championnat de France (Puteaux 1980). Et, la confiance revenant, j’enchaînai avec 3 autres titres en 1981, 1984 et 1985, et avec de belles compétitions en Equipe de France (5 Olympiades et un Championnat du Monde par équipes où la France finit 4ème).

Pendant ce temps, bien qu’habitant en Île-de-France, je continuai à jouer pour Rouen-Echecs dont l’équipe 1 tenait fort bien sa place dans le Championnat de France des Clubs récemment créé. Les nouveaux joueurs s’appelant Philippe Cerisier, Jean-Marie Dubois, Daniel Capron, Christian Mariette, Jean-Renaud Daigremont, Denis Blondel, Patrice Donnenfeld, Gérard Nigon, Laurent Pécot, Pascal Depyl … et le formidable espoir Arnaud Hauchard qui est à ce jour le seul Grand-Maître normand et aussi un entraîneur qui obtient de brillants résultats. Rouen-Echecs, à l’instar de son père le C.R.E. arriva également trois fois en finale de la Coupe de France (1981, 1986, 1991). De 1980 à 1987 (environ), Rouen-Echecs organisa déjà des opens internationaux au moment de Noël (7 rondes du 26 au 30 décembre).

Malgré le départ en 1988 d’Arnaud Hauchard et le mien en 1993 pour une expérience dans un club professionnel (où mes équipiers s’appelaient Boris Spassky, Anatoly Karpov, Jan Timman, Alexei Shirov, Andrei Sokolov, Vladimir Epishin, Iulius Armas, Emmanuel Bricard, Arnaud Hauchard, Pascal Herb, Isabelle Kientzler, Céline Roos, …), Rouen-Echecs se maintint dans l’élite jusque vers 1997.

Et là, la coupure. Les joueurs vieillissant de même que les dirigeants, Rouen-Echecs a connu une dizaine d’années de disette. L’ex grand club a souffert comme beaucoup d’associations de ce type d’une pénurie de dirigeants. D’autres clubs ont heureusement pris la relève dans l’agglomération (Maromme, Grand-Quevilly, Bihorel, Bonsecours …). Certains se portent aujourd’hui encore très bien, merci pour eux. Mais Maromme, le club leader des 15 dernières années, ayant lui aussi connu ses difficultés, Rouen-Echecs renaît avec une recentralisation d’ex-marommais et le soutien de la ville de Rouen !

Et sa première réalisation visible est la résurrection de l’open international en décembre 2008, 7 parties en 4 jours. Un open gagné par le rouennais, originaire du Havre, Victor Gervais, au nez et à la barbe de 3 GM et 4 MI !

La deuxième édition de cet open vient d’avoir lieu du 19 au 22 décembre 2009 au centre de loisirs de l’Île Lacroix, avec 2 GM et 9 MI invités.

Si ce tournoi a pu avoir avoir lieu et réunir autant de joueurs titrés, c’est grâce au travail des organisateurs de Rouen-Echecs , une nouvelle équipe donc (Tufek Ababsa, Adrien Hervais et sa famille, Joel Douyère, Nicolas Salaun, Nicolas Debussy, Sherif Medghoul …) qui ont su obtenir le soutien de plusieurs partenaires : la ville de Rouen (qu’il faut remercier pour le prêt de locaux tout à fait propices à la pratique de la compétition), l’hôtel Mercure (qui a logé gracieusement la plupart les invités) et l’hôtel de Bordeaux, les vêtements Benmaz, le magasin « Au grand Nulle Part » de Rouen, la librairie d’échecs « Variantes » de Paris et Saïd Zinoun qui a offert un séjour dans son riad de Marrakech pour le gros lot de la tombola.

Avec de telles conditions et pour récompenser la jeune équipe rouennaise de l’accueil qu’ils m’ont réservé pour mon retour à Rouen, je me devais de réaliser une bonne performance. De là à imaginer que j’allais gagner le tournoi …

J’ai commencé par jouer et gagner contre deux anciennes connaissances de la région : Philippe Andrieu et Samir Adyel. Le premier résultat important vient à la troisième ronde où je bats en 20 coups le MI iranien Kamran Shirazi qui est installé en France depuis près de 20 ans. Au matin du 3ème jour, j’ai les Noirs contre le jeune GM stéphanois Fabien Libiszewski. Fidèle à son style, Fabien cherche des complications. Après un peu de transpiration, je parviens à réfuter les pièges et à l’emporter. Je suis déjà seul en tête avec 4 sur 4 ! L’après-midi, je manque plusieurs occasions contre le MI Dimitar Marholev et dois me contenter de la nulle. L’avant-dernière partie se joue à 8 heures du matin et je dois affronter l’autre leader, le super-favori Sergei Fedorchuk, GM ukrainien (2617), installé à Paris depuis 5 ans, et que j’ai déjà battu, il faut le préciser. Il est malade et ne songe qu’à voir un médecin, finir le tournoi et rentrer à Paris au plus vite. C’est donc une nulle rapide qui m’assure de rester en tête. Nous sommes alors 4 joueurs avec 5 points en 6 parties. Comme je l’attendais, Fedorchuk propose à nouveau nulle à son adversaire qui s’empresse d’accepter. Cela fait mes affaires car si je fais nulle, je resterai en tête ex aequo mais j’aurai très probablement le meilleur départage. Je propose donc la nulle et mon jeune adversaire bulgare, le MI Nikolay Milchev ne met pas longtemps à accepter. Aucun de nos poursuivants ne parvient à nous rattraper et je remporte la coupe conformément à mes estimations.

NB : Ces histoires de nulles sans combattre dans les tournois d’échecs ne sont pas toujours bien comprises du public non averti et même de certains amateurs d’échecs. Or elles font partie de la tactique dans les tournois de ce type. Jouer aux échecs à haut niveau est une activité sportive exigeante et on ne peut pas être tout le temps à fond sur l’accélérateur. Il est normal de calculer. Ce n’est pas la même chose dans les tournois de très haut niveau où les joueurs sont des professionnels qui bénéficient de conditions financières et matérielles confortables et doivent contractuellement produire du spectacle.

Jean-Luc SERET